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Articles et reviews » Bollywood
Ab Tak Chhappan
Fifty-six, till date

Note :   (7.5/10)

Publié jeudi 23 mars 2006, par Laurent, Suraj 974
Dernière modification samedi 8 février 2014
Article lu 1277 fois
3 commentaires

Avec à son actif 56 gangsters tués par balles, l’inspecteur Sadhu Agashe (Nana Patekar) a la réputation d’être le meilleur flic de Bombay. Il est un jour chargé de former une jeune recrue (Nakul Vaid) qui devra le suivre dans son quotidien.

L’avis de Laurent :

Produite par Ram Gopal Varma, le spécialiste des films de gangsters (Company, Sarkar), cette chronique policière réaliste est basée sur des faits réels. Le personnage principal est en effet inspiré du policier Daya Nayak, connu en Inde pour avoir tué à lui seul plus de 80 gangsters lors de fusillades, ou plus exactement d’« affrontements » (encounters) : cet euphémisme désigne une pratique répandue dans la police de Bombay, consistant à tendre une embuscade à un gangster notoire afin de pouvoir l’abattre sous couvert de légitime défense. Très controversée en Inde, cette méthode est pourtant si efficace que la police de Bombay a été dotée d’une section spéciale chargée d’éliminer de façon expéditive les grands criminels, constituée d’une équipe de super-flics rompus aux tactiques de la guérilla urbaine dont l’objectif premier n’est pas d’appréhender, mais de tuer. Un policier comme Daya Nayak, loin d’être unanimement décrié, force l’admiration de certains Indiens, qui le considèrent comme un héros de la lutte contre le banditisme, et il s’improvise même volontiers conseiller technique auprès de scénaristes de Bollywood.

Dans la fiction, le flic Sadhu Agashe semble encore plus brutal, plus lucide que son modèle : disposant virtuellement du permis de tuer, il est fier d’être payé par l’Etat indien pour débarrasser le pays de ses criminels ; le titre du film désigne d’ailleurs avec cynisme le nombre de ses victimes : « 56 jusqu’à présent ». Pourtant, ce n’est pas le portrait d’un monstre qui nous est brossé, mais celui d’un flic ambigu, convaincu que ce qu’il fait est juste, bien qu’il soit contesté au sein même de sa brigade pour ses méthodes expéditives. On finit presque par aimer ce personnage fascinant, interprété par le charismatique Nana Patekar : sobre et inquiétant, l’acteur électrise le spectateur avec ses répliques qui font mouche, et il est aussi crédible dans les scènes attachantes avec sa femme que dans celles où il forme à la dure le jeune flic inexpérimenté, probablement inspirées de Training Day avec Denzel Washington. Il est cependant difficile d’aimer véritablement son personnage, car le film est plus réaliste qu’un polar comme Khakee par exemple, ce héros a une personnalité plus complexe, on ne peut pas s’identifier à lui entièrement.

Ab Tak Chhappan est un pur film de genre, sans chansons, assez court pour un film indien de la première moitié des années 2000 (2h10). Une petite déception cependant, cette chronique policière réaliste aurait pu donner un film très riche, on pense à L.627 (le film-dossier de Tavernier sur le quotidien d’une brigade anti-drogue), mais elle bifurque à mi-chemin vers une série B musclée plus conventionnelle, qui se réduit à une intrigue de polar basique en abandonnant notamment le personnage de la jeune recrue. Heureusement, l’acteur principal est un spécialiste en matière de polars teigneux !

En conclusion, même s’il est un peu moins maîtrisé que les réalisations de Ram Gopal Varma, Ab Tak Chhappan reste un bon premier film, polar naturaliste et polémique dominé par un Nana Patekar jouissif.

A noter que le cinéaste Shimit Amin étonnera tout le monde trois ans plus tard avec son film suivant, Chak De ! India, dans un tout autre registre mais peut-être plus réussi encore.

Note : 6,5/10

L’avis de Suraj :

Ab Tak Chhappan est un pur film de genre comme on en voit rarement en Inde. Son univers assez sombre brille par une mise en scène nerveuse et un scénario efficace qui nous font découvrir progressivement et plutôt intelligemment cet univers des flics expéditifs à travers les yeux d’une jeune recrue. Si le début est presque documentaire, présentant et expliquant la vie de ces hommes peu ordinaires, tout bascule peu à peu dans le polar nerveux avec quelques séquences de haute volée, véritables coups de pression qui sont d’autant plus efficaces qu’on adhère à leur réalisme.

Le film surprend par son cynisme parfois subversif qui incite à lire entre les lignes. En effet, pour pallier à l’incapacité de la justice indienne empêtrée dans la corruption administrative, le seul recours des défenseurs de la loi est de la briser pour mieux la servir - et ils sont fêtés comme des héros alors que leur conduite viole les principes les plus élémentaires des droits de l’homme.
Ab Tak Chhappan met en évidence la limite plus que floue séparant le gangster du policier efficace - une frontière franchie sciemment, qui mène à un jeu du chat et de la souris entre les deux hommes pour aboutir à un final peu commun qui vaut amplement le détour.

Le film est porté par le génialissime Nana Patekar, qui fait un retour fracassant dans ce rôle taillé sur mesure où il dévore la pellicule. A la fois cruellement attendrissant et magnifiquement cynique, il force plus que jamais l’admiration, dégageant un immense charisme qui vient rappeler que si, physique oblige, il n’est pas une star à l’égal des Shah Rukh Khan et autres Hrithik, il n’en demeure pas moins l’un des meilleurs acteurs en activité au nord de l’Inde. Mention spéciale aussi pour Revathy qui interprète brillamment sa femme.
L’actrice du sud qui jouait les jeunes premières dans les films tamouls des années 80 fait ici un retour remarqué. Son rôle est court mais capital pour le récit, puisque c’est son assassinat qui fait basculer le film. Son interprétation réussie donne donc plus de crédibilité au retournement du personnage de Nana Patekar, et d’autant plus de consistance à toute la seconde partie d’Ab Tak Chhappan qu’on s’était attaché à elle, exactement à la manière du personnage de Romy Schneider dans Le vieux fusil.

Vous l’aurez compris, Ab Tak 56 fait partie des meilleures productions de Ram Gopal Varma : un polar sombre, urbain et nerveux rappelant les meilleures réalisations de Johnny To à Hong Kong, avec dans le rôle principal la réponse indienne au non moins génial Anthony Wong. Bref, un film à découvrir absolument.

Note : 8/10

FICHE TECHNIQUE :
Réalisateur : Shimit Amin
Pays : Inde (Hindi)
Année : 2004
Interprètes : Nana Patekar, Yashpal Sharma, Nakul Vaid, Prasad Purandare, Revathy, Mohan Agashe, Helen, Jeeva, Hrishita Bhatt
Compositeurs : Salim-Sulaiman
Producteurs : Ram Gopal Varma et K. Sera Sera Entertainment
Durée : 130 min
Support : DVD Eros Entertainment, widescreen, sous-titres anglais



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